Je ne sais pasquoi dire dans cet Edito. Je ne me présenterai pas parce que personne n'en a l'utilité. Je suis une fille qui aime écrire, donc ici, je posterai mes fictions.
Je suis une fanatique de la fantasy alors vous pourrez lire ce que j'écris (rien n'est encore parfait mais je m'améliore de plus en plus) et je vous ferai des articles de présentation pour les grands auteurs de fantastique et de leurs séries...
Voila =) Si vous avez des questions ou quoi que ce soit d'autre... ^^
Il se sentait lentement sombrer dans le sommeil en marinant dans son bain. Il était totalement propre, avait fait changer l’eau pour pouvoir se détendre dans l’eau propre et non dans sa propre crasse. Mais quelqu’un frappa à la porte de la salle. Il se redressa d’un coup et hurla :
« Partez mourir, je dors, là ! »
La porte s’ouvrit lentement et un petit page passa la tête par l’ouverture, rouge comme une pivoine et visiblement envahi par la peur.
« Je veux bien mais… Pardon, mon Général… Une lettre de toute urgence pour vous… Apparemment ça vient du front de l’Est… »
Les traits de Rehen se tendirent subitement, mais pas à cause de la colère cette fois. Il se leva de l’eau sans la moindre gêne et alla prendre la lettre des mains du page tétanisé. Il arracha le cachet et dévora le bref message griffonné par son capitaine. C’était concis, sans fioritures. Le front de l’Est était en grande difficulté et leur défaite n’était plus qu’une question d’heures. Le capitaine demandait un renfort rapide et solide, car il craignait que les ennemis percent le front et envahissent le pays. Il froissa la lettre et passa une main dans ses cheveux mouillés, visiblement stressé. Il remercia le page et enfila ses habits sans plus attendre. Il traversa la moitié du palais en pas rapide jusqu’à ce qu’il trouve enfin le roi. Il était dans le salon principal en compagnie d’une dizaine de personnes que le Général ne chercha même pas à identifier.
« Sire, c’est une urgence, vraiment, je ne peux… On demande des renforts immédiats sur le front de l’Est…
– Du calme, Rehen. Ecoute, ce dîner est important pour moi. Tu n’as qu’à envoyer une légion en avance et partir plus tard dans la soirée. Je sais que ça te fait voyager de nuit, mais je tâcherai d’être bref. S’il te plait. »
Rehen serra les poings, tiraillé entre les besoins de son pays et une demande de son Roi. Il espérait seulement que les désirs du Roi étaient réellement fondés et qu’ils en valaient la peine. Il serra les lèvres et tourna le dos sans ajouter un mot. Il sortit du château et se rendit au clocher installé spécialement pour les alertes militaires. Comme le soldat d’habitude attribué à ce rôle brillait par son absence ce jour-là, Rehen attrapa le marteau resté au pied de la cloche dorée et donna une douzaine de coups nerveux sur la cloche dorée. Le bruit lourd et fort emplit toute la ville somnolente. Rehen eut d’abord peur que les soldats encore en ville fassent la sourde oreille et ne répondent pas à l’appel, puis il se dit qu’en temps de guerre, ils étaient tous bien conscients de la gravité de la situation et de la nécessité de leur présence. Après que la cloche eut fini de résonner, le silence reprit ses droits, plus lourd que jamais, et il y eut un moment de latence infiniment long entre l’appel et le premier mouvement au-dehors. Il vit d’abord un soldat se planter au pied de la tour et se mettre au garde-à-vous, puis un second arriva. Les autres se faisaient attendre, mais le Général comprit vite que c’était parce qu’ils habitaient plus loin que les autres. Ils venaient bientôt par dizaines en courant, leur armure mal mise, la moitié de leurs protections sous les bras. Quand la légion sembla complète, il donna ses directives, monopolisa les écuries royales et distribua des chevaux aux soldats afin qu’ils puissent atteindre l’est du pays le plus rapidement possible et arriver en forme au front.
Chaque cheval portait deux à trois soldats et une demi heure après l’appel, la cavalerie partait au galop vers l’est dans un nuage de poussière inquiétant. Rehen soupira, l’estomac serré, puis rentra au palais avec l’envie pressante d’expédier ce repas et rejoindre ses troupes au front.
Le Roi fronça les sourcils, visiblement irrité. Il croisa les bras.
« Rehen, je ne comprends vraiment pas pourquoi tu fais autant de manières, bon sang ! Tu es Général. Tu comprends ce mot ? Général. Pas un soldat de pacotille obligé de rappliquer ventre à terre dès qu’une bataille s’annonce ! Ton rôle est de gérer les armées, établir des stratégies, donner des ordres aux capitaines qui eux-mêmes dirigent leurs troupes, et les troupes combattent. Pas toi ! Alors pourquoi tu fais tout ça, hein ? Tu devrais rester des heures enfermé, penché sur une carte en attendant les rapports de tes capitaines et à leur donner des ordres prompts et précis, pas aller te battre !
– Je pensais que vous aviez compris que votre Royaume était en train de mourir sous le joug de l’ennemi, Sire, je pensais que j’avais été clair tout à l’heure. Nous ne pouvons plus faire de stratégie. L’armée de Minerua se joue de nous depuis le début, sa force est écrasante. Leur armée est trois fois plus nombreuse que la notre et chaque homme compte à présent. À partir de maintenant, soit je combats avec mes troupes, soit vous me donnez votre couronne pour que j’aille la remettre à l’Empereur Foal et nous gagnerons quelques jours. Qu’est-ce que vous en dites ? »
La porte de la salle à manger principale s’ouvrit sur la Princesse Lyah, plus maquillée et plus soignée que jamais. On la croirait habillée pour un bal diplomatique plutôt que pour un repas intime entre trois personnes. Les deux hommes la regardèrent s’asseoir puis le Roi s’approcha de l’oreille du Général.
« Il n’y a vraiment aucune autre alternative ? » siffla-t-il en faisant le moins de bruit possible.
Rehen eut un sourire mauvais, et répondit, un peu moins discrètement :
« Vous pouvez toujours essayer de conclure une alliance en offrant votre fille… »
Lyah tourna la tête vers eux avec un regard curieux. Le Roi bouscula son Général en l’obligeant à s’asseoir. Les serviteurs arrivaient les uns après les autres avec l’argenterie et le début du repas, mettant en pause leurs discutions. Rehen fusillait du regard les pages qui passaient près de lui, vivement énervé par l’attitude de son Roi et par la simple présence de la Princesse. Une fois tous les serviteurs partis, le Roi soupira, se laissa aller sur son fauteuil et commença à sentir le vin qu’il avait dans le verre.
« Tu avoueras, mon cher Rehen, que c’est agréable de prendre son temps devant des plats et un vin de cette qualité. »
Rehen attrapa son verre à son tout et le vida d’un trait. C’était en effet un bon vin aux notes fruitées bien qu’un peu âpre sur la fin. Il commença à taper du pied.
« Et sinon, qu’est-ce que sa Majesté avait-elle d’important à me dire ?
– On est pressé ? » le railla Lyah.
Rehen lui offrit un sourire froid et moqueur.
« Oui, désolé, mais l’odeur de votre horrible parfum me donne envie de m’enfuir à l’autre bout du monde, Princesse… »
Le Roi fit tinter son couvert sur le verre de vin.
« Allons, les enfants, nous ne sommes pas là pour se disputer, d’accord ? »
Rehen se renfrogna, mécontent de tout. Il se dit qu’il ne s’occuperait plus de la sécurité du royaume puisque le Roi lui-même semblait ne rien en avoir à faire. Sous l’emprise de l’énervement et du vin qui s’infiltrait dans son sang, il pensa qu’il avait hâte que le Roi se fasse capturer par l’ennemi. Peut-être qu’à ce moment-là, il regretterait d’avoir gêné son Général pour un ridicule repas sans intérêt. Il s’appuya contre le dossier de son siège en se massant les tempes. Pourquoi pensait-il ça ?
Il continua à suivre le repas sans rien dire, et surtout, en évitant de toucher au pichet de vin. Le mal de tête qu’il sentait poindre à cause de son premier verre s’évanouissait lentement et il retrouvait la clarté de son esprit en peu de temps. Comme il avait passé la plus grande partie de sa jeune vie à servir son royaume en combattant dans l’armée, il touchait rarement à l’alcool, et même s’il n’en était plus à son premier verre, il n’arrivait toujours pas à supporter ne serait-ce qu’un peu de vin. Le Roi et sa fille parlaient de tout et de rien, se taisaient dès que des pages venaient servir un plat ou prendre les couverts sales. Quand le fromage arriva, Rehen n’avait toujours pas prononcé le moindre mot. Le Roi attrapa le pichet de vin pour le servir, mais le Général mit sa main au-dessus de son verre.
« Très mauvaise idée, Sire.
– Alons, mon petit Rehen ! On ne mange pas de fromage sans un bon verre de vin !
– Justement, Sire, je ne veux pas de fromage non plus. J’ai déjà trop mangé, je ne peux plus rien avaler. »
La Princesse Lyah se mit à pouffer de rire avec un regard supérieur. Elle prit sa voix la plus mielleuse pour se moquer du Général.
« Mon pauvre Rehen, quand je vous entends parler, je me dis que vous ressemblez à tous ces paysans débiles qui ne mangent que parce qu’ils ont faim… Vous êtes au château, ici, on ne se nourrit pas, on déguste ! Vous avez vraiment des manières de petites gens…
– J’aimerais bien voir où vous en seriez sans ces débiles de paysans qui vous fournissent toute ce que vous avez dans vos assiettes » siffla-t-il. « Et sans vouloir choquer votre petit esprit, je vous ferai remarquer que cavaler à travers tout le pays avec un estomac trop plein peut provoquer des dégâts peu ragoûtants… »
La princesse fronça son petit nez droit en lançant un « beeh » de dégoût. Rehen se leva brutalement en tapant sur la table.
« Le repas est fini, votre Majesté, permettez-moi enfin de rejoindre mes troupes » demanda-t-il les dents serrées.
Le Roi l’apaisa et le fit s’asseoir.
« Laisse-moi enfin t’annoncer ce que je veux, d’accord ? Ensuite tu partiras. »
Il ne répondit rien mais lui fit signe de parler. Le Roi s’éclaircit la gorge et se redressa avec fierté.
« Ma chère fille a désormais atteint l’âge adulte et j’aimerais lui préparer un avenir solide en vue de son règne. Rehen, tu es la personne en qui j’ai le plus confiance dans le royaume. C’es pourquoi, Rehen, j’aimerais que tu épouses Lyah. »
Le regard et l’attitude de la Princesse s’étaient légèrement modifiés. Elle se tenait droite, la tête légèrement tournée vers le côté, le regard suffisant de celle qui se savait irrésistible. Rehen se serait écroulé s’il n’avait pas été assis. Pendant un instant, son esprit se vida et il ne pu rien dire à part un faible « quoi ? ». Le Roi l’encouragea d’un sourire. Il se ressaisit.
« J’apprécie la plaisanterie, mais vraiment, ce n’est pas le moment.
– Je suis sérieux. Je ne vois que toi à la tête du royaume à côté de ma Lyah. Je sais que tu sauras prendre des décisions sages pour le royaume et le protéger convenablement. Et en même temps, ce serait un avancement suprême. Personne ne mériterait cette place plus que toi.
– Je vous arrête, Sire. Je ne veux absolument pas de cette place, ni de votre fille. »
En face de lui, Lyah eut l’air offusqué qu’on la refuse. Elle prit la main du Roi et lança un « Papa ! » impatient. Le Roi, désemparé, essaya de calmer Rehen et sa fille en même temps.
« Enfin… Tu sais, Rehen, si tu ne te sens pas prêt, l’affaire peut attendre quelques années. Je ne compte pas passer la main si vite…
– Que les choses soient claires, Majesté. Ni aujourd’hui ni dans vingt ans. Et si vous voulez un bon conseil, ne mariez pas votre fille. »
Lyah hésita entre la colère et la curiosité. Au final, ce fut le roi qui lui demanda de s’expliquer.
« Vous n’ignorez pas qu’à ce jour, il n’y a qu’un seul royaume dirigé par une femme, et uniquement deux où l’héritier du trône est une princesse. Vous faites partie de cette minorité. Je ne peux que vous soutenir dans cette voie. Mais vous devez comprendre que marier votre fille avant qu’elle soit reine reviendrait à lui retirer le trône. Quand votre Epouse est morte, vous avez fait le choix de ne pas vous remarier et de garder votre fille pour seule héritière, alors allez jusqu’au bout de cette démarche. En plus, si vous la mariez sans lui donner le choix, vous risquez de la rendre malheureuse. Je suis certain que vous ne voulez pas qu’elle passe sa vie à se taire sous les invectives d’une homme qui ne veut que le pouvoir, n’est-ce pas ? »
Le Roi approuva et sa fille restait silencieuse, les yeux légèrement baissés. Elle avait l’air de commencer à prendre conscience de certaines choses, mais le Roi ne semblait pas vouloir abandonner.
« Justement, Rehen, toi, tu n’es pas comme ça, n’est-ce pas ? Tu saurais…
– C’est tout, Majesté. Désolé, mais je n’aime pas Lyah. Même si je ne lui ferai pas de mal volontairement, elle ne serait jamais heureuse. Laissez-la rencontrer la personne dont elle a besoin. Maintenant que la question est réglée, Majesté, permettez-moi de prendre congés. Le temps presse vraiment, maintenant. »
Il se leva et quitta la pièce. Le Roi voulut le retenir encore, mais ce fut au tour de la Princesse de l’apaiser. Ils terminèrent le dîner en tête à tête.
Comme d'habitude, il est interdit de copier ou de vous approprier ce texte.
[Soldats, vous connaissez ma politique,
Et vous savez ce que je pense de tout ça.
Mais nous sommes en guerre contre Minerua,
La deuxième puissance militaire du monde,
Ils sont cruels, décidés, et bien mieux entraînés que nous.
Seulement on ne leur laissera pas notre belle Luale !
Alors au nom du Roi,
Soyez plus cruels qu’eux, défendez votre Royaume,
Et souvenez-vous que si vous guérissez de vos blessures,
Ils guérissent également des leurs !
Alors pas de pitié, tuez-les directement !]
- Discours du Général Rehen -
« Le Royaume de Luale vous rendra votre courage ! Vous pouvez être fiers de votre attitude face au danger, messieurs, et le Roi lui-même vous remercie d’avoir protégé son peuple. Certes, certains de nos amis sont tombés au combat, mais ils sont morts dans la gloire, et leur sacrifice doit nous donner envie de gagner cette guerre pour les venger ! Mes frères, surmontons notre douleur et transformons-la en haine pour les meurtriers qui dévastent notre royaume ! La bataille d’aujourd’hui est gagnée, alors continuons de cette façon jusqu’à gagner la guerre ! L’ennemi est fort, il nous faudra du courage, mais nous en sommes capables ! »
Les propos du Général déclanchèrent de véritables cris de joie. Le général sourit en attendant que tous ses hommes soient calmés. Une fois le silence revenu, il dit :
« Vous avez bien mérité cette semaine de quartier libre. À l’aube du septième matin à compter d’aujourd’hui, je vous veux tous en rang ici même, prêts à repartir sur le front ! Les déserteurs seront sévèrement blâmés et humiliés sur la place publique. Me suis-je bien fait comprendre ? »
Nouveaux cris d’approbation. Il n’eut que l’ordre de rompre les rangs à donner et ils s’en allèrent tous en courant, comme des enfants heureux de partir en vacances. Le général soupira de soulagement en se retrouvant seul et dirigea son cheval vers le château de Luale. Il devait informer son roi de l’avancée des batailles… Et se reposer lui aussi. Il n’eut que quelques centaines de mètres à parcourir avec son étalon de robe « capé taché » pour arriver près du château. Les ponts-levis étaient relevés et une rangée de gardes faisait barrage aux visiteurs. Il amena son cheval vers eux et leur adressa un sourire sans joie comme pour se présenter. Les gardes se mirent au garde-à-vous.
« Général Rehen, bon retour parmi nous !
– Abaissez le pont-levis ! » hurla l’un d’entre deux.
Ils s’écartèrent et le pont-levis se baissa doucement jusqu’à offrir au Général Rehen u passage direct vers la cour. Il salua les gardes d’un signe de tête froid en engageant son cheval sur le pont. D’ordinaire, le passage du château du roi était toujours libre et le pont était rarement relevé, mais depuis que la guerre avait éclatée entre leur Royaume et l’Empire de Minerua, le roi jouait la carte de la prudence, et Rehen en était le premier ravi. Comme il passait des semaines entières sur le front au combat contre leurs voisins, il savait mieux que personne comme la guerre pouvait être dévastatrice. Dans la cour du château, dans l’agitation des petits bourgeois et des hautes personnes dans les jardins et près des écuries, il se sentait enfin revenu chez lui. Il descendit de son étalon et confia les rênes à un palefrenier qu’il avait interpellé. Il traversa les jardins et gravit les quelques marches qui le séparaient du château. Il n’eut pas besoin de se présenter, tout le monde le reconnaissait au premier coup d’œil. Il était tout en armure, très grand, les épaules très larges, donc imposant et musclé sans être gros. Il avait les yeux bridés, la mâchoire carrée mais le visage fin, les cheveux très noirs, légèrement longs et épais, et coiffés comme s’il venait de traverser une tempête. Il avait les traits continuellement tirés, comme s’il était systématiquement en colère. Un général des armées ténébreux que les gens de la cour évitaient le plus possible car peu chaleureux. Mais il dirigeait seul l’armée du Royaume de Luale, avait l’entière confiance du roi, et s’accomplissait avec une efficacité remarquable. Une fois qu’il fut arrivé dans la salle principale, il attrapa un serviteur par l’épaule et l’approcha de lui.
« Dis, le Larbin, où est le Roi ? »
Le domestique réagit de la même façon que si on venait de le condamner à mort. Il se mit à trembler et bredouilla :
« Il… Dans la chambre de la Princesse, mais Il ne veut pas qu’on le dérange… »
Le Général le lâcha et haussa les épaules. Il tourna les talons pour se diriger vers les chambres royales. Il monta les quelques escaliers qui le séparaient de la chambre de la princesse à la vitesse de l’éclair et se trouva face à deux gardes qui interdisaient l’accès aux appartements de la jeune Princesse. Les deux abaissèrent leur lance pour empêcher Rehen de toucher à la porte. Il s’éclaircit la gorge et se baissa pour regarder un des deux gardes dans les yeux.
« Tu sais qui je suis ?
– Non, mais le Roi a demandé à ce que personne n’entre. »
Calmement, avec un sourire sadique, le Général répondit :
« Mais moi, espèce de Sous-fifre, je suis ne suis pas personne, je suis le Général de l’armée de ce pays, alors tu me laisse entrer avant que je ne vienne te mettre au premier rang des combattants, t’as compris ? Entre et annonce-moi auprès du roi ! »
Rehen avait le don de se faire obéir sans avoir à crier. Ses yeux froids et durs et son ton calme mais paralysant suffisaient toujours. Sa carrure aussi. Les deux gardes ouvrirent la porte, et le premier, en sueur, entra dans la chambre et dit « Le général, Majesté » avant de ressortir immédiatement. Rehen le poussa et entra dans la chambre. Il referma la porte derrière lui. La Princesse était dos à lui, debout devant sa psyché, dans une robe visiblement somptueuse, une coiffure somptueuse, des bijoux excessivement somptueux… Rien de surprenant. Le roi était assis sur son lit à baldaquin, l’air perdu mais visiblement content de revoir son général. Il se leva, ouvrit les bras et avança vers lui pour l’accueillir. La Princesse se retourna lentement, se mettant en scène comme à hon habitude. Le Roi était grand, mais bien moins que le Général, mince, presque maigre, des cheveux légèrement longs, grisonnants, qui lui donnaient un air sympathique mais strict. Il avait une tenue soignée mais pas non plus luxueuse, au contraire de sa fille. La princesse Lyah portait une robe de soie noire aux reflets rouges où tombaient des milliers de rubis. Elle avait le dos et une bonne partie du ventre dénudée, sa poitrine était mise en valeur par la robe. De longs gants assortis à la robe, une énorme bague en rubis, et sa coiffure elle-même était ornée de rubis ou de rubans rouges ainsi que deux gigantesques plumes de la même couleur. Elle avait les cheveux noirs, très soyeux. Un visage fin, des yeux noirs, le nez droit, et sous son œil gauche, elle avait collé une espèce de fleur en rubis. Elle était évidemment très belle, mais aimait beaucoup trop le luxe pour être vraiment charmante. Rehen la détestait pour ça.
« Rehen ! » dit joyeusement le Roi. « Quelle bonne surprise ! Je ne pensais pas te revoir aussi tôt… Lyah, laisse-nous, je te prie, nous reprendrons notre conversation plus tard, d’accord ? »
La Princesse leva le menton et jeta un regard glacé au Général. Elle fit quelques pas, s’arrêta devant lui, le regarda avec dédain avant de regarder le mur droit devant elle.
« Dire que l’on me fait sortir de ma propre chambre pour un tas de muscle abruti… »
Le Général ne cilla pas. Quand elle fut partie, il fixa son Roi droit dans les yeux.
« Pourquoi vous la faites partir, Sire ?
– C’est ma fille, voyons, je ne peux pas l’exposer ouvertement à ces histoires horribles de guerre…
– Justement, Sire, elle est Princesse héritière et ne sait absolument pas ce qu’il se passe dans son propre royaume. Comment voulez-vous qu’elle réussisse à préserver son territoire si… Oh et puis tant pis. De toute façon, au train où vont les choses, elle ne gouvernera jamais » fit-il, visiblement énervé.
Le Roi blêmit.
« Pourquoi est-ce que tu dis ça, Rehen ? »
Le Général haussa les épaules, refusant d’admettre qu’il avait surtout dit ça sur le coup de la colère. Il se calma et soupira.
« Ecoutez, Sire, il ne faut pas se mentir… Nous sommes en guerre contre l’Empire de Minerua, le deuxième Empire le plus puissant au monde, mais le plus guerrier, alors que Luale est un royaume pacifique… Alors à votre avis, où peut être la situation ?
– Mais pourtant, Rehen, tu viens de remporter ton combat, et…
– De justesse, Sire, et ce n’est qu’un combat. Laissez-moi vous dire quelque chose. À partir du moment où même un général d’armée et ses capitaines doivent se battre aux côtés des soldats, c’est que la situation se complique. Normalement, je devrais être au quartier général en train de superviser chaque bataille sur tous les angles et donner mes ordres aux capitaines. Voila que les armées de Foal nous submergent et m’obligent à quitter mon poste. Les capitaines sont livrés à eux-mêmes, les missives se font rares. Résultat, je ne sais même pas comment se déroulent les combats sur les autres fronts.
– Dans ce cas, pourquoi avoir retiré ton armée ?
– Parce que cela fait six mois qu’ils macèrent dans la boue, leur sueur et le sang de leurs frères. Une armée fatiguée est une armée déjà morte. J’ai organisé un roulement avec la plupart des capitaines. À ce stade-là de la guerre, c’est le dernier espoir que nous avons de regagner du terrain. Et si je suis rentré avec eux, c’est parce que j’avais à vous parler. Mais je vous laisse imaginer que je repartirai combattre d’ici quelques heures. Je suis désolé de devoir vous apprendre ça… »
Le Roi parut soudain très fatigué. Il se laissa tomber sur le lit de sa fille et passa une main tremblante dans ses cheveux grisonnants. Il ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois, comme s’il voulait opposer plusieurs arguments mais qu’il se ravisait à la dernière seconde. Au final, il leva les yeux vers Rehen.
« Rehen… Tu feras tout ce que tu peux pour sauver notre Royaume, n’est-ce pas ? » supplia-t-il.
« Bien sûr, Sire. Vous savez que le Royaume est tout pour moi. »
Il ne pouvait pas être plus sincère. Il était aussi attaché à sa patrie que le roi. Si le royaume mourrait, il n’aurait plus qu’à mourir avec lui. Le Roi poussa un soupir chevrotant.
« Une dernière chose, s’il te plaît. J’aimerais que tu restes jusqu’à demain matin au château et que tu nous fasses l’honneur de ta présence au dîner, ce soir.
– « Nous», Sire ?
– Oui, à moi et à ma fille. J’aimerais vous avoir tous les deux à mes côtés ce soir. Tu sais où et quand sont servis les repas ?
– Bien entendu. Vous pouvez compter sur moi, j’y serai. Si vous me le permettez, maintenant, je vais me laver et prendre un peu de repos. »
Il se retira de la chambre après avoir salué son Roi. L’idée de dîner avec le Roi et la princesse Lyah ne lui plaisait pas vraiment. Il aimait passer du temps avec le Roi, mais la présence de sa fille était toujours une gêne, et lui-même s’entendait mal avec la Princesse. Il plissa le nez et bailla. L’avenir l’insupportait déjà, mais au présent, il avait juste envie de se glisser dans un bain bouillant et de s’y endormir.
Comme d'habitude, il est interdit de copier ou de vous approprier ce texte.
Quand Ailen rentra au village, il trouva Boue plongée dans une espèce de tristesse honteuse et désabusée. Son estomac fit un saut périlleux. Il sauta de son cheval et se rua chez Dragon. Il ne prit même pas la peine de frapper à la porte. Il entra comme s’il était chez lui et trouva Dragon assis à la table, dans la pièce principale, la tête dans les mains, l’air véritablement désespéré.
« Euh… » fit timidement Ailen.
Dragon leva à peine les yeux vers lui et soupira.
« Ailen… C’est Meilane. Elle l’a vraiment mal pris… Elle s’est enfuie et…
– Enfuie ? » paniqua Ailen. « Il faut partir à sa recherche !
– Calme. Je sais où elle est, c’est pas l’problème. L’vrai problème c’est qu’elle nous l’pardonnera jamais. »
Il renifla. Ailen serra les dents. Il prit Dragon par les épaules.
« Dites-moi où elle est. Je la ramènerai. »
Dragon secoua la tête négativement comme pour lui dire qu’il n’y arriverait jamais. Il finit tout de même par dire « près de chez toi, sur le toit du grand poulailler ». Ailen acquiesça et sortit de la maison. Il retourna chercher son étalon, qui était venu attendre près de la maison de Dragon, et le guida en le tenant par la bride. Il le ramena dans ses écuries et entra chez lui pour récupérer l’épée de Dragonne. Il croisa son père.
« Je peux savoir où t’étais ?
– Quelque part. »
Le père soupira.
« Mon garçon, ça fait trois jours que tu ne me dis plus rien. Je peux savoir ce que t’as ?
– Rien » murmura Ailen.
Puis il fronça les sourcils et planta ses yeux dans ceux de son père.
« P’pa, tout l’argent qu’il te reste, je peux savoir comment tu l’as eu ?
– Grâce aux chevaux » dit-il tout simplement.
« Les chevaux ?
– Oui… J’avais une petite écurie en dehors de la ville quand j’étais jeune, des étalons magnifiquement bien entraînés, sans parler de mes poulinières et des petits. Ils n’ont pas été saisis quand on m’a chassé. Du coup j’ai pu en vendre la plupart et mettre de l’argent de côté pour avoir une vie correcte plus tard. Et comme tu le sais, j’ai juste gardé deux poulinières et l’étalon. Tu l’sais bien, en plus. Je leur fais faire des petits tous les ans pour aller les vendre en ville. Tu venais souvent avec moi quand t’étais petit. Pourquoi tu me demandes ça ? »
Ailen se sentit légèrement stupide. Il sourit et serra l’épaule de son père.
« Pour rien. Pardon Papa. »
Il était content que Dragonne se soit trompé pour ces histoires de vol. Il pouvait désormais la regarder en face et être fier de sa famille comme avant. Il entra dans sa chambre, prit l’épée emballée dans un drap blanc et se dirigea enfin vers le grand poulailler du village, l’estomac noué. L’épée sous le bras, il se hissa jusqu’à la petite fenêtre où il trouva Meilane. Elle était recroquevillée sur elle-même, les genoux ramenés sur la poitrine, les bras autour des jambes et le visage perdu dans ses genoux.
« Euh… »
Elle releva la tête et vit Ailen. Elle avait les yeux rouges, les joues mouillées, et l’air furieux d’être découverte. Elle le foudroya du regard. Même si elle était techniquement en position de faiblesse, Ailen la trouvait encore plus effrayante.
« Fous l’camp, toi, c’est pas l’moment !
– Dragonne, il faut qu’on pa… »
Elle ne lui laissa pas le temps de finir. Elle saisit un œuf sur la paille et le balança directement sur la tête du garçon. Ailen reçut tout dans les yeux, et à l’odeur, il devina que l’œuf était passé de fraîcheur depuis un moment. Il cracha et tenta de se nettoyer du mieux qu’il put, mais elle recommença deux fois. Quand elle comprit qu’il n’abandonnerait pas, elle se remit dans la même position en lui tournant le dos.
« Qu’est-ce que tu veux ? » soupira-t-elle.
« Discuter. J’aimerais juste que tu écoutes ce que j’ai à te dire sans t’énerver, d’accord ? »
Il n’obtint pas de réponse, ce qu’il interpréta comme un accord. Il entra complètement dans le poulailler sans tout de même oser s’approcher d’elle.
« Tu sais, personne n’a voulu te faire de la peine, et surtout pas ton père. Je ne sais pas comment tu vois ça, mais pour lui, c’est juste la preuve qu’il croit en toi.
– J’vois juste qu’on veut que j’me barre.
– N’importe quoi. Si ton père écoutait ses désirs, il te tiendrait cloîtrée chez toi pour qu’il puisse vieillir et mourir aux côtés de sa fille chérie. Les autres, ça ne les rassure pas non plus, que tu partes. T’as vu c’que t’as fait cette nuit ? Ça arrangerait tout le monde que tu restes, comme ça ils se cacheraient derrière toi toute leur vie. Seulement pour une fois, ils ont mis leur petite personne de côté et se sont rendus compte que toi tu avais un avenir. Que tu pouvais quitter les champs et devenir vraiment quelqu’un. »
Elle se redressa, l’air visiblement énervé.
« Sauf qu’ces bons samaritains ont oublié un p’tit truc : j’sais rien faire ! À part ramasser l’blé et nourrir les poules, j’ai jamais rien fait de ma vie, et là, ils voudraient que par miracle, j’aille sauver l’pays ? Puis même… J’suis paysanne, même si jamais j’obtiens la grâce divine en touchant une épée, j’me retrouverai à côté de centaines de types gigantesques et surentraînés. J’suis toujours qu’une fille, faudrait pas l’oublier. Alors comment je pourrais sauver quoi qu’ce soit, tu peux m’le dire ? »
Ailen haussa les épaules. Il s’approcha légèrement d’elle.
« Je n’en sais rien » murmura-t-il. « Peut-être bien que cette affiche dans le village, c’était le destin. Peut-être que ton avenir, c’est le destin. Peut-être bien même que depuis le début, le Mage Blanc a fait tout ça parce qu’il avait envie qu’une jolie fille forte et intelligente devienne sa partenaire, et que quoi qu’il arrive, cette place, ça sera la tienne. Et peut-être aussi que comme un imbécile, je te pousse aux côtés de ce débile de Mage alors que je pourrais te dire que c’est des conneries et te garder ici… »
Dragonne replongea la tête dans ses bras et elle renifla. Ailen tordit ses doigts nerveusement, il commençait à regretter sa dernière phrase. Avec le besoin de combler le vide qui s’installait, il dit :
« Tu sais, par rapport à hier… Je… J’ai parlé à mon père, et c’est pas c’que tu croyais… Pour l’argent, tu sais… C’est pas un voleur… Il avait des chevaux qu’il a revendus après qu’on l’ait arrêté, c’est pour ça qu’il a encore de l’argent… Tu vois… C’est pas un voleur, et je… »
Il s’arrêta net, mal à l’aise. Il reprit calmement son souffle.
« C’est bien alors » dit doucement Meilane sans se relever.
Ailen entendait dans sa voix que même si ça ne faisait pas partie de ses problèmes les plus importants, elle était quand même contente. Il prit ce qu’il lui restait de courage à deux mains et vint s’asseoir à côté d’elle, assez près pour qu’elle puisse le sentir sans le voir. Elle se redressa à son contact, un pâle sourire à travers ses larmes.
« Tu pues l’œuf pourri » hoqueta-t-elle en riant.
Ailen sourit. Elle ne semblait pas rejeter ses dernières phrases, elle ne s’éloignait pas, et elle retrouvait même le sourire.
« Ça, c’est ta faute » fit-il en poussant légèrement son épaule avec la sienne.
Elle renifla une dernière fois et sécha ses yeux avec le dos de sa main.
« C’est vrai ?
– Quoi, que c’est ta faute ? Bien sûr que c’est vrai.
– Pas ça, idiot. Que tu veux pas que je parte. »
Ailen sentit ses joues le brûler. Il détourna la tête rapidement et passa la main dans ses cheveux.
« Bien sûr que je voudrais que tu restes. Surtout que je suis certain qu’à l’usure, je réussirai à me faire apprécier. J’ai bien envie d’être égoïste et me ranger avec ton père pour te garder chez toi toute ta vie et tout le reste… mais bon, voila… Comme pour ton père… C’est parce qu’il t’aime qu’il ne peut pas être égoïste avec toi…
– Et toi ?
– M… Moi ? Ben… C’est parce que je t’apprécie… Enfin, que je suis sincère avec toi que je ne peux pas agir selon mes propres désirs… Enfin, tu comprends… »
Il se tortilla, complètement mal à l’aise, et la sentit soupirer près de lui. Il entreprit de tourner la tête pour la voir, mais quand il se rendit compte qu’elle le regardait, il détourna le regard rapidement, rouge comme une pivoine.
« En fait » dit-elle, « t’étais sérieux depuis le début… »
Il se retourna, comme frappé par la foudre.
« Ben oui ! Pourquoi j’aurais insisté comme ça sinon, pour le simple plaisir de me faire marcher dessus ? Enfin… Quand mon père a rencontré le tien la première fois, j’avoue que c’était parce qu’il fallait bien trouver quelqu’un, mais j’ai commencé à t’observer et j’ai eu… enfin… C’est pour ça que j’ai insisté après, bien sûr que j’étais sincère, c’était pas pour t’ennuyer, tu sais… Enfin… On va changer de sujet, si tu veux bien, hein. Tu vas partir alors, ou pas ?
– Les problèmes sont toujours là. Je veux bien croire que c’est pour mon bien, mais c’est pas en l’admettant que je vais apprendre à me battre.
– Je peux t’apprendre, moi. »
Dragonne lui lança un regard suspicieux.
« C’est risqué comme tentative d’approche, tu sais.
– Non, sérieusement. Mon père m’a appris pas mal de trucs dans le but de faire de moi quelqu’un d’un peu raffiné. Je sais me battre.
– Alors pourquoi tu ne pars pas, toi ?
– Pourquoi ? Parce qu’hier soir, rien qu’en voyant la taille des types qui nous attaquaient, j’ai du aller changer de pantalons.
– C’est une bonne raison » admit la jeune fille.
Elle posa le menton sur ses bras croisés, les yeux dans le vague. Ailen s’éclaircit la gorge.
« Ecoute, je te propose quelque chose. Il reste pas mal de temps avant que ce concours commence. Alors les prochains jours, je vais t’entraîner, et toi tu réfléchiras pendant ce temps. Si au fil des jours tu te sens prête et que tu as envie d’y aller, tu partiras. Si au contraire tu n’arrives pas à maîtriser l’épée et que ça te fait plus peur qu’autre chose, on laissera tomber et tu retourneras vivre avec ton père. T’en dis quoi ?
– C’est pas une mauvaise idée… »
Ailen sourit, subitement léger à l’idée qu’il allait pouvoir côtoyer amicalement Dragonne tous les jours.
« Dis, ça te dérange si je crèche chez toi ? J’ai pas vraiment envie de me montrer ou de parler à mon père tant que j’ai pas fait mon choix… Même l’étable me suffirait, tu sais…
– Aucun problème… On a des chambres supplémentaires, tu sais, ne t’en fais pas pour ça. »
Elle sourit, ferma les yeux – qui commençaient à la brûler après avoir pleuré – et posa la tête sur l’épaule d’Ailen.
Comme d'habitude, il est interdit de copier ou de vous approprier ce texte.
Ailen se sentait vide. Son âme était un abysse sans fond dans lequel son esprit tombait en chute libre. Le manque de sommeil lié à la nuit n’arrangeait rien. Il ferma ses yeux brûlants et inspira profondément. Il se leva, passa une main dans ses cheveux en bataille et sortit de chez lui sans même prendre la peine de prévenir son père. Il regarda le village de loin. Le soleil était levé depuis des heures maintenant. Il régnait une effervescence léthargique assez étrange. On s’excitait sur les exploits de Dragonne, on travaillait et réparait les quelques dégâts, mais le tout avec un manque de sommeil évident. Un village de morts-vivants surexcités. Il alla derrière la maison et alla trouver le vieil étalon de son père. Un cheval magnifique à crête rase et de robe noire qui portait une jolie balzane sur son membre antérieur droit. La fierté de leur famille, le reste de leur passé de bourgeois. La bête était bien soignée, mais restait cachée – ce qui n’arrangeait pas la fatigue liée à son âge qui commençait à avancer. Il sourit et caressa le museau du cheval. Le cheval sembla lui répondre et colla son museau contre sa joue. Il le sortit de son box, lui passa une vieille selle râpée et une bride. Il l’avança vers le village, grimpa sur la selle et le fit partir au galop pour traverser le village. On se retourna sur son passage, on l’insulta, mais il ne ralentit pas. Il voulait faire un aller-retour rapide en ville. Pour pouvoir parler à Dragonne le plus vite possible. Il n’en pouvait plus d’attendre et de se torturer l’esprit. Pour une fois dans sa vie, prendre une initiative, même mince.
Il traversa la zone paysanne en quelques secondes et entra dans les espaces vastes et déserts qui le séparaient de la ville. Il donna des coups de talons sur les flancs de son étalon. Il venait de se dire que ces endroits regorgeaient de bêtes sauvages… Et ses montées de courage avaient des limites. Quand il fut certain d’avoir quitté lez zones risquées, il ralentit pour profiter plus du voyage, et accessoirement pour éviter une crise cardiaque à sa monture. L’exercice était violent pour un cheval qui bougeait aussi peu que lui. Il se détendit.
Il voulait jouer sa dernière carte. Dragonne allait partir, c’était certain. Après cet exploit, son départ serait une évidence pour tous. Elle était la seule capable de porter la voix des paysans jusqu’à l’Empereur. Elle allait partir, certainement pour toujours, et il était encore en de mauvais termes avec elle… il ne pouvait pas le supporter. Il allait essayer. Une dernière fois. Il allait insister, quelque soit la réaction de la jeune fille. Même si elle lui versait des litres de lait sur la tête : elle finirait bien par se lasser. Il était résigné et se sentait enfin capable de s’affirmer. Il laissa son cheval s’abreuver et repartit au pas de course.
Arrivé en ville, il se sentit bien. Il avait la ville dans le sang, mais sa vie aux champs. Ils mit pied à terre et fit avancer son cheval en tirant sur la bride. Docile, la bête le suivait en suivant son rythme. Il trouva seul l’atelier du forgeron. Il prit son temps pour choisir une épée d’une bonne qualité et demanda même un pommeau décoré. Il pensa devoir passer une commande spéciale, mais par chance, il existait déjà un modèle dans son goût. Un peu chère, mais il en avait les moyens. Il se fit ensuite diriger vers un coutelier. Cette fois-ci, il dut passer une commande spéciale. Un couteau à secret gravé. Pour que cela prenne moins de temps, il choisit un couteau déjà fabriqué et expliqua ce qu’il voulait faire graver sur la lame. Il paya d’avance pour que le coutelier le grave dans la journée.
Il quitta l’échoppe pour trouver un endroit où manger le temps que l’on achève sa commande. Il prit un menu léger et bon marché, qui n’était pas excessivement bon, mais toujours meilleur que ce qu’il mangeait dans sa vie de paysan. Indigeste, mais qui tenait à l’estomac pour le reste de la journée. Il visita ensuite la ville, acheta par-ci par-là quelques bricoles qu’il jugea utiles pour la future vie de Dragonne.
Vers la fin de l’après-midi, il passa finalement récupérer son couteau. Tout était parfait. La journée lui avait coûté horriblement cher, quasiment toutes les économies de l’ancienne vie de son père, mais il s’en fichait. Ils n’avaient besoin de rien à la campagne. L’argent était superflu dans leur vie actuelle. Mais Dragonne aurait bientôt besoin de tout ce qu’il avait acheté.
Il espérait juste qu’elle accepterait de partir et surtout, d’utiliser tout ce qu’il avait acheté. Pour ça, ils devaient sympathiser. Ce qui ne serait pas mince affaire. Il sortit de la ville et lança à nouveau sa monture au galop en direction de Boue.
Elle lança un regard foudroyant à son père.
« J’t’ai déjà dit d’aller t’coucher. La nuit a été longue, tu vas pas t’nir longtemps à cette allure. Je m’occupe de tout, t’en fais pas. »
Dragon soupira, le cœur réellement fendu. Pas par les paroles de Meilane mais par le poids de ses actes durant la nuit dernière. Elle avait tenu tête à la garde Impériale et délivré le village entier. Il devenait évident que sa place n’était plus à faire pousser du blé pour les taxes royales, traire quatre chèvres pour faire des fromages et nourrir quelques poules maigrichonnes pour essayer de survivre aux famines. Elle ne devait plus rester en guenilles râpées, mais enfiler une armure et s’élancer, épée brandie, contre la tyrannie de l’Empereur et délivrer Furza. Pas seule, bien sûr, mais elle était celle qui allait soulever les peuples. Il lui prit la main. Il devait lui parler maintenant.
« Fifille, viens t’asseoir, il faut qu’on discute… »
Elle releva la tête, soudainement inquiète, et le suivit docilement jusque dans la cuisine où ils prirent place. Il avait toujours sa main dans la sienne. Le silence s’étendait. Dragonne finit par s’éclaircir la gorge.
« Quequ’chose ne va pas ?
– Euh… Ouais, si on veut. Bon, écoute. C’est assez difficile pour moi, mais il faut que je te l’dise quand même, hein. Bon… Tu t’souviens de l’autre jour quand j’m’étais absenté ? » il lui laissa le temps de répondre oui. « En vérité, c’était pas pour l’cheval. C’était que j’étais parti acheter des accessoires. C’est une idée qu’on avait eue avec tous les autres de Boue.
– Quelle idée ?
– De… De t’acheter une épée… pour que tu puisses participer au tournoi organisé par l’Empereur. »
L’effet fut immédiat sur la jeune fille. Son expression changea radicalement, elle se raidit.
« Pardon ? »
Son père paniqua en face d’elle.
« Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi par la suite, et j’avais décidé de ne jamais te laisser partir, parce que… ben… parce que j’estimais que ta place, elle était là, avec moi, dans ce village miteux… Mais… Tu comprends, avec les événements d’hier soir, c’était une évidence. Tu dois y aller. Tu en es la seule capable. Pas pour le tournoi, mais pour porter notre voix vers l’Empereur. Mettre fin à sa cruauté envers les paysans. Tu es notre seul espoir à nous tous. Te laisser ici, ça serait un gâchis sans nom. »
Ils se regardèrent un moment sans rien se dire, l’une énervée, l’autre honteux.
« Et alors ? » dit-elle froidement en retirant sa main de celle de son père. « Tu me demandes de partir et d’aller me casser les dents sur les gardes de Rimlisch ? Je suis paysanne, bon Dieu ! J’ai jamais touché à une épée, moi ! Je connais que le couteau pour vider les poules et la fourche pour le purin ! S’y faut quelqu’un pour faire la révolution, il faut au moins quelqu’un qui sait se battre ! Moi je suis quoi, hein ? Une pauvre pécore trois fois plus maigre qu’un petit soldat incapable à la botte de Rimlisch ! »
Dragon se sentait impuissant devant sa fille mais essaya, pour la première fois dans sa vie, de tenir ses convictions.
« Tu as l’talent, tu as l’courage, tu es une fille fantastique et intelligente, tu sauras trouver les bonnes personnes pour t’aider, tu…
– Arrête ! » hurla-t-elle. « Tu comprends rien, tais-toi ! Tu peux dire ce que tu veux, ma place elle est ici, à travailler aux champs ! Si j’avais su qu’ça te monterait à la tête, j’les aurais laissée cramer le village ! »
Elle s’en alla en courant, en prenant bien soin de claquer la porte derrière elle. En sortant, elle se retrouva nez à nez avec la moitié des gens du village. Elle entra dans une colère incontrôlable. Elle serra les poings.
« Et vous, qu’est-ce que vous avez, bande de pisseux ! Si vous voulez m’emmerder avec votre histoire de révolution, c’est même pas la peine ! Foutez le camp ! »
Aucun d’eux ne bougea. Une voix s’éleva timidement.
« Y’a qu’ton courage pour délivrer Furza, Dragonne.
– Evidemment ! Vous vous cachez derrière la première personne capable de vous protéger un peu des ennuis qui arrivent, c’est facile pour vous ! Y’en a pas un qu’a eu l’courage de s’approcher des garder hier, c’était tellement facile de laisser faire la P’tite Dragonne pour vous ! La liberté sans rien faire, c’est pratique, hein ? C’est plus facile de m’envoyer à la capitale pour faire le travail plutôt que de se soulever ensemble, hein ? »
Aucune réponse, seulement un silence pesant un peu gêné, ce qui acheva de rendre Meilane folle de rage.
« Vous êtes une bande de cons ! » hurla-t-elle en s’en allant.
Elle bouscula les quelques personnes qui se trouvaient encore sur son passage et s’enfuit dans le fond du village. Tous les habitants se sentaient honteux au possible. Ils repartirent à leurs occupations, démoralisés et soudainement fatigués. L’agitation de la nuit se faisait ressentir, l’euphorie et l’espoir les avaient quittés.
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Tout une semaine s’écoula calmement et sans que Dragon n’évoque à nouveau l’éventualité pour Dragonne de quitter le village. Les villageois gardaient le silence eux aussi, et Ailen avait enterré cette histoire dans un coin reculé de sa mémoire. Il rendait visite à la jeune fille une fois par jour au minimum, parfois il poussait le vice jusqu’à aller la voir trois fois. Il s’entendait bien avec son père et ils parlaient souvent ensemble.
Dragon était secrètement persuadé qu’Ailen serait un excellent compagnon pour sa fille, mais il préférait ne pas en parler. Et il ne la marierait jamais sans son accord. Il essaya tout de même de forcer le destin en invitant le jeune homme à dîner un soir. Quand Dragonne entra chez elle, elle trouva son père en train de faire rôtir une poule. Quelques légumes cuisaient sur le feu. Les œufs étaient rangés. La fille fronça les sourcils.
« On fête quequ’chose ?
– Non biquette, mais ton ami vient manger à la maison » dit-il en détournant légèrement le regard.
Il savait déjà qu’elle réagirait mal, mais même s’il s’y était préparé, il avait du mal à assumer pleinement ses actes. En effet, Dragonne serra les poings et se mit à hurler.
« Mais c’est pas vrai ! Pourquoi t’as fait ça ? »
Son père ouvrit la bouche, hésitant. Devait-il trouver une excuse qui arrondirait les angles, lui mentir ou bien l’affronter ?
« Ecoute, Meilane… Je sais que ça n’te plait pas. Désolé. Mais fais-moi confiance pour c’soir. Si ça se passe mal, j’me rattraperai. J’lui dirai de plus jamais v’nir ici. Promis. »
Elle fit une grimace énervée, visiblement folle de rage, mais ne dit rien. Elle alla dans leur remise pour aller trouver leurs plus belles assiettes, évidemment de piètre qualité, mais leurs meilleures. Elle trouva la vaisselle et se trouva devant la gourde d’huile qui servait à leurs lampes. Avec un sourire sadique, elle l’accrocha à sa ceinture en pensant jouer un tour à Ailen s’il s’avançait trop vers elle. Elle fit passer sa tunique par-dessus sa ceinture et retourna dans la pièce principale. Elle donna un coup de chiffon sur leur table de bois puis partit chercher de l’eau au puits pour laver les vieilles assiettes et servir une carafe d’eau fraîche. Une fois que tout fut propre, elle mit le couvert pendant que son père mettait le poulet et les légumes sur un plat. À ce moment, on frappa à la porte. Dragonne se raidit. Son père lui adressa un regard doux.
« Va ouvrir s’il te plaît, Biquette…
– Je te préviens que si tu m’appelles comme ça devant lui, je vous tue tous les deux. »
Dragon se demanda s’il avait vraiment eu une bonne idée. Sa fille ouvrit la porte à un Ailen superbement bien habillé, coiffé, les bras chargés de nourriture pour agrémenter le repas. Le jeune garçon sourit en voyant Dragonne.
« Bonsoir… »
Elle ne lui répondit pas et se contenta de s’écarter pour le laisser entrer. Le vieil homme lui réserva un accueil beaucoup plus chaleureux. Ailen déballa tout ce qu’il avait amené : des pâtés, du fromage, du pain complet et quelques pichets de vin. Meilane elle-même ne put s’empêcher d’être surprise en découvrant tout ça.
« Ma parole, t’es riche ! »
Ailen haussa les épaules.
« Si on veut. »
Ils sortirent trois verres pour goûter au vin. Meilane faillit tout recracher mais se força à finir son verre pour ne pas perdre la face devant les hommes. La tête lui tourna légèrement après ça mais elle ne laissa rien paraître. Ils prirent place autour de la table, coupèrent du pain et entamèrent le pâté.
« T’as été drôl’ment généreux » fit remarquer Dragon.
« Je savais que je ne serais pas le bienvenu pour tout le monde, alors c’était pour le faire pardonner à l’avance. »
Dragonne posa son pain.
« Si c’est pour m’ach’ter, j’y touche pas à tes saloperies ! »
Ailen sembla tout de suite dépassé. Le père calma le jeu et Meilane commença à manger sans regarder personne. Les deux hommes discutaient ensemble avec de faux airs de gaîté pour animer le repas. Ailen se présentait sous son meilleur jour, à tel point que quand le mal de tête de la jeune fille s’en alla, elle finit par parler un peu, mais sans montrer qu’elle appréciait la soirée. Elle faisait semblant de bougonner pour la forme, mais le cœur n’y était plus. Elle finit par se détendre et se laissa aller à l’ambiance détendue. Elle reprit un peu de vin avec sa viande et regarda son verre avec fascination.
« Dingue que t’aies tout ça chez toi. Comment ça s’fait que t’es plein aux astres ?
– Aux as, fifille.
– C’pareil p’pa. Alors ? »
Ailen rit un peu du lapsus de la jeune fille et se laissa aller sur sa chaise pour raconter.
« Mon père et ma mère vivaient dans la classe bourgeoise dans le temps. C’pas très vieux tu vois. Ils étaient marchands, pas forcément riches mais ça marchait super bien. Quand mon père a commencé à monter les marches de la société, il est devenu trésorier de la ville. C’tait une p’tite ville mais c’pas mal comme job, quand même. Sauf qu’à un moment, il a été injustement accusé de voler dans les caisses. On l’a déchu de son statut, saisi ses biens et finalement on l’a mis à la rue. Ils se sont retrouvés paysans ici. J’étais déjà né à cette époque. Ma mère est morte un peu après ça, pas habituée aux conditions de vie. Elle était plus âgée que mon père, pour lui ça a été plus facile, l’était robuste encore. Il lui reste pas mal d’argent de cette époque, c’est une sacrée chance. »
Dragonne grimaça et posa brutalement son verre. Elle planta ses yeux noirs dans les siens et d’un ton extrêmement sérieux, elle lui demanda :
« Tu t’moques de moi là ? »
Le sourire d’Ailen fondit comme de la neige au soleil. Il se redressa, fronça les sourcils et faillit répondre, mais elle le coupa avant.
« Injustement accusé ? Tu t’fous d’qui ? Et moi j’suis princesse héritière aussi, non ? Tu crois à une fausse accusation alors qu’il est encore plein aux astres ?
– Aux as, fif…
– Laisse-moi finir ! » hurla-t-elle ans quitter le regard d’Ailen. Elle reprit : « Tu trouves pas ça louche qu’après qu’ton père ait été déchu, qu’il lui reste tout ça ? Tu crois vraiment qu’il est innocent dans c’t’histoire, hein ? »
Ailen sembla tout à coup perdu. Il réussit à articuler un piètre « euh » et Meilane se leva en reprenant ses cris.
« Vous êtes une famille de voleurs ! Qu’tu sois pénible et borné c’est un problème, mais qu’t’ais une famille de voleurs, c’en est un autre ! J’veux pas d’voleurs chez moi, alors tu vas m’faire le plaisir d’foutre le camp d’chez moi et d’plus jamais m’adresser la parole, t’as compris ? »
Elle lui vida son verre de vin sur la tête et sortit de la maison, comme si rester une seconde de plus dans la même pièce que lui l’insupportait. Elle traversa le village dans la nuit en courant et alla se réfugier dans la tour qui servait de poulailler et d’abris à chèvres pour ceux qui n’avaient pas la chance d’avoir un poulailler ou une étable. À cette période de l’année, il y avait toujours beaucoup de bêtes. Elle grimpa les quelques marches de la tour sans se formaliser de l’odeur des bêtes et alla s’installer sur le toit, en plein air.
Elle avait toujours aimé rester sur le toit du poulailler. Enfant, elle avait attrapé la gale plusieurs fois à force de passer son temps avec les poules. C’était un endroit légèrement en retrait du village, en hauteur, où elle pouvait voir Boue tout entière. Puis personne ne pouvait la déranger. Personne ne connaissait sa cachette, et à part poules et chèvres, personne n’y allait jamais. Elle mordit son poing assez fort pour se faire mal et calmer sa colère. Elle avait envie de hurler mais avait peur de réveiller tout le village. Elle s’allongea sur le toit et ferma les yeux pour reprendre son calme. Le temps s’écoulait lentement, elle regardait les étoiles, perdue dans ses pensées, jusqu’à ce qu’elle entende des pas : Ailen qui rentrait chez lui. Tête basse, le pas traînant. Il avait visiblement le cœur brisé et Dragonne n’en était pas peu fière. Elle se rallongea. Elle était à quelques mètres de chez lui, forcément. La famille d’asociaux installée au fond du village, près de la tour aux poules. Ils ne pouvaient pas choisir un autre village ?
Il rentra chez lui, elle ferma les yeux à nouveau. Elle somnola un moment et finit par s’assoupir. Elle rouvrit les yeux après ce qui lui semblait être une petite seconde, mais elle se rendit compte bien vite qu’elle avait dormi bien plus longtemps.
Elle se redressa en catastrophe en se demandant ce qui avait bien pu la réveiller. Puis, du haut de son observatoire, elle trouva ce qui n’allait pas. Au loin se dessinait un véritable mur de feu mouvant. Elle comprit vite : la garde Impériale venait une fois encore pour attaquer leur village – pour passer le temps. Sans même prendre le temps de réfléchir, elle sauta à terre, se tordit légèrement le pied à l’atterrissage mais n’en tint pas compte, et courut comme une dératée jusque chez Ailen.
Elle frappa à toutes les fenêtres en faisant le tour de la maison et en hurlant le nom du garçon. Elle tambourinait aux fenêtres jusqu’à ce que l’une d’entre elle s’ouvre sur Ailen.
« Euh… »
Elle l’attrapa au col sans le laisser parler. Il était en tunique de nuit, une espèce de vêtement râpé et long, un peu comme une robe courte, et un caleçon court. Il avait les cheveux en bataille et les yeux légèrement rouges, très étonné de se retrouver en face de la jeune fille, surtout dans ces circonstances. Pendant un instant, il se demanda si elle allait le rouer de coup à cause de l’histoire de son père.
« On met nos différents de côté ce soir. Viens m’aider. La garde Impériale se dirige vers le village. Il faut que tu m’aides à réveiller tout le monde, comme ça on évitera les blessés. On va se préparer c’te fois, on va se battre ! »
Les yeux d’Ailen s’arrondirent. Il regarda alternativement Dragonne et le mur de feu au loin. Il se mordit la lèvre inférieure.
« Combattre ? »
Meilane s’énerva. Aucun courage !
« Toi, tu évacues les femmes et les enfants vers les bois. Dis aux hommes de prendre des fourches ou des pioches et de venir à l’entrée du village avec moi. »
Sans lui laisser le temps de répondre, elle courut au village pour commencer à réveiller son monde. Ailen sembla réaliser. Il leva son père et le chargea de faire passer les femmes et les enfants dans le bois et s’en alla rejoindre la jeune fille sans s’habiller davantage – il n’avait plus de temps à perdre. Ses pieds nus sur l’herbe humide et les gravillons pointus le faisaient souffrir mais il ne s’en rendait même pas compte. Il hurlait en tapant aux portes de chaque habitation et donnait rapidement ses ordres aux villageois, tout comme le faisait Dragonne. Chaque habitant râlait d’abord, écoutait les explications, puis s’agitaient comme des fourmis. En une poignée de minute, le village était en effervescence. Les femmes, les enfants et les plus vieux couraient vers le bois et allaient se cacher sous les ordres du père d’Ailen. Ailen lui-même surveillait que chaque personne soit mise en sécurité. Il aida notamment une femme avec cinq enfants en bas âge. La femme avait un enfant d’environ trois ans dans les bras, le cadet à la main et surveillait l’aîné pendant qu’Ailen portait les deux plus jeunes, un dans chaque bras. Les hommes jetaient des coups d’œil inquiet vers leurs familles, fourches, pioches ou torches à la main. Ils étaient livides, tremblants, guettant l’arrivée de la garde avec anxiété. Certains lâchèrent tout pour aller se cacher, d’autres reculaient, hésitants entre perdre leur honneur ou leur vie. Meilane alla réveiller son père en dernier. Elle le tira du lit, lui posa une couverture sur les épaules, lui ordonna d’aller se mettre en sécurité et elle lui expliqua la situation en dernier.
« Non, j’refuse que tu t’mettes en danger comme ça. Ça va mal tourner.
– P’t’être, mais si j’le fais pas, personne d’autre ne l’f’ra. C’est ça ou on attend tranquillement l’massacre. Désolée mais j’négocie pas c’soir. »
Sur ces mots, elle traîna son père au-dehors, le poussa vers Ailen, alla prendre une bêche et un couteau à viande dans la remise et retourna au centre du village au pas de course. Elle hurla ses invectives aux hommes restant sur la place. Dragonne prit la tête de la troupe et se plaça à l’entrée du village, totalement exposée aux soldats. Elle avait beau crier des encouragements aux paysans, elle était seule. Le silence s’installa, lourd et infini.
Les cliquètements des soldats Impérieux s’approchèrent jusqu’à s’arrêter devant le village. Dragonne serra les mains sur sa bêche, son couteau à la ceinture, la peur au ventre mais plus résignée que jamais. Quand les premiers gardes arrivèrent, les hommes eurent un léger mouvement de recul. Les gardes, hommes massifs armés d’épées, sans armure mais en bottes d’acier, parurent surpris puis commencèrent à rire. Ils étaient une trentaine, bien moins nombreux que les paysans, mais bien plus puissants. Une fois qu’ils furent tous descendus de leur monture, ils se mirent en ligne devant Dragonne, comme un mur. Le premier sourit largement. Il avait les cheveux en brosse, les cheveux blonds, les yeux noirs.
« Regardez les gars, les pécores nous offrent une catin en guise de bienvenue !
– Finalement, les bouseux sont des gens qui savent vivre. »
Le blond s’approcha vers Dragonne pour lui saisir le bras, mais elle se défendit avec un bon coup de bêche qui ouvrit le bras du garde. L’homme fut d’abord surpris, les paysans également, puis son visage se tordit de colère et il s’avança pour la frapper. Avec un geste expert, elle attrapa son couteau, l’esquiva, le blessa à l’épaule et lui mit un coup de genou dans le nez quand il se baissa. Elle ne revenait pas de cet exploit. Sa peur la quitta, elle prit confiance en elle, même si elle ne pouvait pas s’empêcher de trembler.
« Dis encore d’moi que j’suis une catin et j’te fais bouffer ton épée par l’derrière, t’as compris ? »
Un garde l’attrapa par derrière et lui colla un coup de poing.
« On appelle ça une sodomie, salope ! » cria-t-il en la jetant à terre.
Dragonne sentit le sang lui couler dans la bouche. Elle avait le visage à terre, elle mangeait la boue. Elle se releva en crachant, sonnée par le coup. Deux ou trois paysans s’élancèrent à l’assaut pour la venger. Ils prirent des coups, mais conte toute attente, ils ne lâchèrent pas prise, ce qui entraîna la majorité des autres hommes à venir se battre. Dragonne retrouva ses armes tombées à terre et leva sa bêche juste à temps pour parer le coup d’épée du garde qu’elle avait blessé. Elle ne réalisait pas de sa chance. Elle bloquait l’épée avec sa main droite et cherchait désespérément avec sa main gauche quelque chose pour l’aider. Le garde approcha son visage d’elle et saisit une torche derrière son dos.
« Toi, tu me plais » fit-il d’un ton mauvais.
Il jeta un coup d’œil narquois aux alentours.
« Personne pour t’aider à l’horizon… On va peut-être pouvoir être tranquille, qu’est-ce que t’en dis ? Tu vas être sage et te faire pardonner pour ce que tu m’as fait à l’épaule, et vu que tu as l’air d’aimer crier, ben je vais délier ta jolie voix… Le programme te plait ? »
Elle renifla, racla le fond de sa gorge et lui cracha à la figure. En même temps, elle détacha la gourde d’huile à brûler de sa ceinture. Le garde Impérial lâcha son emprise et se retourna en beuglant pour essuyer son visage. Elle fit sauter le bouchon de la gourde. Ne rien faire pour l’instant. Rester patiente. Le garde revint vers elle, les traits déformés par la rage. Il lâcha son épée et brandit la torche devant lui. Il attrapa le haut de sa bêche avec la main.
« Tu te crois maligne, petite ordure ? » siffla le garde. « Tu es paysanne, tu ne peux rien contre nous. Soumets-toi à l’Empereur Rimlisch et il épargnera peut-être ta petite vie insignifiante ! »
Dragonne sourit. Elle commença à entonner :
« Rimlisch, Rimlisch, sale tyran… »
Le refrain de ce chant révolutionnaire connu de tout l’Empire mais personne n’osait jamais le prononcer : ces quelques phrases avaient le don de mettre tout l’Imperium sur les dents. Il existait des lois contre le chant, et des peines de mort pour quiconque osait ne serait-ce que le fredonner. Et Dragonne n’ignorait rien de ça, bien au contraire. Le garde sourit cruellement.
« Tu viens de signer ton arrêt de mort, ma belle. Dommage pour toi. C’est quoi, ton petit nom ?
– Dragonne » dit-elle simplement.
L’homme fit mine d’être surpris, toujours le sourire aux lèvres. Elle amenait lentement la gourde vers son visage.
« Oh. Et que te vaut un surnom aussi dévastateur ? »
Elle le frappa au bas-ventre avec son genou, lui arracha la torche des mains, prit de l’huile dans sa bouche et la cracha sur le feu. Les vapeurs l’étourdirent, sa bouche la piquait et elle se brûla les lèvres, mais elle avait atteint son objectif. L’huile s’enflamma inévitablement et elle donnait l’illusion de cracher du feu. La déflagration fut immense, ç’eut l’effet d’un immense flash dans la nuit. Tout le monde se retourna pour la voir cracher son jet de flamme. Ailen et Dragon arrivaient à ce moment-là, et furent aussi surpris que les autres. Le garde qui la menaçait prit feu, il se mit à hurler de tout son soul en se roulant à terre. La jeune fille reprit de l’huile et cracha à nouveau vers lui, puis vers les cieux pour impressionner tous les autres. Les paysans s’écartèrent et laissèrent tous les gardes stupéfaits devant celle qui était véritablement une dragonne dans le village. Quand elle n’eut plus peur de blesse quelqu’un par erreur, elle envoya ses flammes vers les autres gardes. Certains prirent feu, tous les autres s’enfuirent en criant.
Le village était, pour une fois, affranchi de la cruauté Impériale. Il y eut un moment de silence atterré puis tout le monde hurla de joie en lâchant les armes. Ils voulurent congratuler leur sauveuse, mais quand ils arrivèrent, elle fut prise d’un haut le cœur à cause de l’huile et se mit à vomir. Son père, encore tout tremblant de la revoir face à ces monstres de l’Empire, s’avança vers elle, la prit par l’épaule et l’attira dans ses bras une fois qu’elle n’eut plus de nausées. Elle en profita pour regarder l’état de la situation. Il y avait plusieurs blessés mais aucun n’était en danger, tous les villageois étaient fiers et euphoriques. Quelques combats avaient visiblement dévié vers le village et il y avait eu un peu de casse – rien d’énorme. Tout allait parfaitement bien. Peut-être que ce jour allait marquer la fin de la tyrannie de l’Empereur envers les paysans. Et peut-être qu’au contraire, ça allait envenimer les choses.
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